Hergé pendant la seconde guerre mondiale

Le 10 mai 1940, la Belgique est envahie par l’Allemagne. Hergé se réfugie d’abord en France chez le dessinateur Marijac puis rentre à Bruxelles le 30 juin 1940. 

Son pays est occupé et les journaux, pour reparaître, doivent obtenir une autorisation de l’occupant. Elle est refusée au “Vingtième Siècle” et à son supplément “Le Petit Vingtième”.

Hergé accepte alors, par le biais de Paul Jamin (son ancien collaborateur au “Petit Vingtième”, sous le nom de Jam) la proposition du journal “Le Soir”, grand quotidien belge. 

Ce dernier, ouvertement germanophile, reparaît donc contre la volonté de ses propriétaires, d’où son surnom du “Soir Volé” (comme “volé” par les allemands à ses propriétaires). Le rédacteur en chef est Raymond de Becker que Hergé connaissait depuis le début des années 30 et pour lequel il avait illustré trois de ses livres.

Hergé, Paul Jamin (un de ses anciens assistants au Petit Vingtième) et le peintre Jacques Van Melkebeke décident alors de transformer la “page de l’enfance” (qui paraissait chaque jeudi dans le quotidien) en un supplément qui porte le nom du “Soir Jeunesse” et qui ressemble comme 2 gouttes d’eau au “Petit Vingtième”.

UNE PÉRIODE PARTICULIÈREMENT FÉCONDE…

Le premier numéro sort le 17 octobre 1940 avec la publication de ce qui constituera la dixième aventure de Tintin : “Le Crabe aux pinces d’or” qui verra l’apparition d’un personnage qui ne sera jamais secondaire : le Capitaine Haddock ! 

Ce supplément se présente pendant quelques mois sous forme de petits fascicules séparés. Mais dès l’année 1941, le papier se fait rare...En mai, le Soir Jeunesse n’occupe plus que 4 pages au lieu de 8 et le 23 septembre, la direction est contrainte de le supprimer définitivement en raison de la pénurie de papier.

Compte tenu du succès de Tintin (de nombreux lecteurs n’achetaient Le Soir, que pour y lire les Aventures de Tintin), la direction demande à Hergé de poursuivre les aventures de Tintin dans l’édition quotidienne du Soir, non plus tous les jeudis mais chaque jour sous la forme d’une minuscule bande quotidienne de quelques cases, située à côté des cours de la Bourse. Ces strips quotidiens vont obliger Hergé à modifier sa façon de travailler (il doit désormais livrer 24 dessins par semaine au lieu de 12). Il en tire une nouvelle discipline de travail, tant au niveau du rythme, de la mise en place des gags, de l’art de tenir le lecteur en haleine, etc. 

C’est sous cette forme que paraîtront la fin du “Crabe aux pinces d’or”, “L’Étoile mystérieuse”, “Le Secret de la Licorne”, “Le Trésor de Rackham le Rouge”, “Les 7 Boules de cristal”... dont la publication sera brutalement interrompue le 3 septembre 1944 pour cause de libération de Bruxelles par les alliés.

… À LA FIN DE LAQUELLE HERGÉ CONNUT BIEN DES ENNUIS.

Dans les jours qui suivent Le Soir change d’équipe rédactionnelle et le Haut Commandement Interallié interdit l’exercice de la profession à tous les journalistes ayant collaboré à la rédaction d’un journal pendant l’occupation.

Son domicile est perquisitionné. Motif essentiel : avoir publié dans un journal contrôlé par l'occupant.

En quelques jours, Hergé est arrêté à quatre reprises, par la Sûreté de l'Etat, la police judiciaire, le Mouvement national belge et le Front de l'indépendance. Il sera même emprisonné la nuit du 9 au 10 septembre 1944.


Une plaquette qui porte le nom de “Galerie des traîtres” est même éditée par le journal résistant « L'Insoumis », Hergé y figure deux fois (ce qui prouve la qualité de l’information !), une fois sous son pseudonyme Hergé et l'autre sous le nom de Georges Remi, sa photo est accompagnée du texte suivant : 

“Selon certains renseignements obtenus, serait rexiste, mais nous n'avons pu obtenir confirmation”. 


Le même journal L’Insoumis publie quelques jours durant “Tintin et Milou au pays des nazis”.

C'est dans ce contexte que débute une instruction judiciaire qui examine son travail dans les journaux “Le Soir volé”, “Het Laatse Nieuws” et “Het Algemeen Nieuws”.

Elle sera classée sans suite le 22 décembre 1945 et Hergé ne sera pas cité lors du procès des journalistes du "Soir volé".

Le contenu de cette instruction est resté secret pendant un demi-siècle. A quelques semaines de la publication de sa célèbre biographie, en 1996, l'écrivain Pierre Assouline, accompagné de Fanny, la veuve d'Hergé, put exceptionnellement en prendre connaissance. 

Ils y découvrirent des lettres de dénonciation chargeant Hergé, certaines particulièrement ignobles, note Assouline. 


Mais quant au contenu des bandes dessinées publiées par Hergé, rien n’est reproché. L'enquête ne rapporte pas non plus de témoignages d'actions inciviques, de dénonciations, de gestes mettant en danger des résistants. 

“RIEN DE GRAVE”, sanctionne le résistant William Ugeux en en prenant discrètement connaissance fin 1945, afin d'en avoir le coeur net. 

C'est à cause de ce manque de “preuves” que le pourtant terrifiant et intransigeant auditeur général Ganshof van der Meersch explique au ministre de la Justice que “Eu égard au caractère particulièrement anodin des dessins publiés par Remi, des poursuites devant le Conseil de guerre eussent été à la fois inopportunes et aléatoires”.

Ce jugement n'a toutefois pas fermé le débat public, notamment lors du démarrage en 1946 de l'hebdomadaire Tintin, au sujet duquel le “cas Hergé” fut évoqué à maintes reprises au... Parlement. 

En 1985, l’ancien journaliste du « Soir » Désiré Denuit apportait une nouvelle contribution à la décharge de Hergé :

“Je n'ai pas connu Hergé, mais un rédacteur du Soir, M. Vermeulen, l'a rencontré très souvent sous l'Occupation, à la photogravure du Soir, précisément. 

Pour lui, Hergé n'était pas un collaborateur, bien que ses dessins fissent passer la mauvaise marchandise de Raymond de Becker et compagnie (de Becker, fut le rédacteur en chef du “Soir” pendant l’occupation). 

Vermeulen m'a souvent dit qu'à la photogravure du “Soir”, on l'a malmené, lui reprochant de faire de la collaboration. Il n'a jamais donné l'impression de partager les idées des rédacteurs du “Soir “ de l’époque et il n'a jamais dénoncé ses amis de la photogravure."


En effet, à l'imprimerie du “Soir”, où les journalistes ne descendaient guère, excepté Hergé, qui venait y retoucher ses dessins sur la plaque, on imprimait non seulement le quotidien germanophile, mais aussi des journaux et des tracts de la Résistance, ce qui ne pouvait échapper à un visiteur régulier comme Hergé qui n’a jamais dénoncé qui que ce soit.

…MAIS QUI SUSCITE UNE POLÉMIQUE TOUJOURS VIVE !

Aujourd’hui encore, les virulents détracteurs de Hergé continuent à s’appuyer sur cette période, pour alimenter leurs discours. 

Ainsi, dans l'édition du 10 septembre 2003 du “Soir” actuel, le journaliste Luc Honorez commentait la mort de la cinéaste Leni Riefenstahl, dont les films, certes d'une beauté formelle absolue, ont cependant véhiculé sans remords ni regrets l'idéologie nazie. 

Le journaliste faisait un parallèle avec Hergé, qui selon lui, continua pendant la guerre à parachever son Tintin dans "Le Soir" volé par les nazis. Ce journaliste ne donne pas dans la nuance ! Il n’hésite pas en effet à mettre sur le même plan une cinéaste allemande (proche des dignitaires nazis et, au premier chef, d'Hitler lui-même) qui adhéra à l'idéologie nazie au point d'en faire l'apologie dans ses films et un dessinateur belge qui, sous l'Occupation, publia dans un journal contrôlé par les Allemands, des bandes dessinées dont le caractère parfaitement anodin (d’accord, il y a bien cette histoire de la mauvaise blague juive de "L'étoile mystérieuse" -supprimée dès la première édition de l'album en 1942-), ne le fit jamais soupçonner d'intelligence avec l'ennemi ?

Comme d'habitude, Le Soir, une nouvelle fois, règle ses comptes avec Hergé. Quand, dans le même article, le “vertueux” journaliste prétend que les bandes dessinées de Hergé ont été publiées "tout à côté d'articles odieux", son “information” ne correspond pas à la réalité. Les fameux strip, la plupart du temps, voisinèrent avec des rubriques aussi neutres que les petites annonces ou les nouvelles boursières.

Dans un entretien avec Numa Sadoul, Hergé se justifiera sur le tard : 

"On a toujours raconté des histoires juives, des histoires marseillaises, des histoires écossaises. Mais qui aurait pu prévoir que les histoires juives, elles, allaient se terminer de la façon que l'on sait, dans les camps de la mort de Treblinka et d'Auschwitz?".


Tout a été dit et écrit sur le Hergé de la période du "Soir". Si vous souhaitez une information objective, reportez-vous à la passionnante biographie, écrite par Philippe Goddin : "Hergé Lignes de vie", sans parler de son Tome 4 de la “Chronologie d’une œuvre” et bien évidemment du numéro spécial de la revue des “Amis de Hergé” paru sous le titre “Hergé diffamé”.

N’AYONS PAS LA MÉMOIRE COURTE !

Cet acharnement contre Hergé (par le lot habituel de petits procureurs péremptoires et donneurs de leçons, adeptes de la pensée unique et manipulateurs démagogiques) commence à être pénible mille millions de tonnerres de Brest ! Assez de mauvaise foi et de contre-vérités ! 

En pratiquant ce petit jeu de “l’épurateur de salon”, on pourrait (pour peu qu’on connaisse son histoire de France et qu’on fasse preuve d’un minimum de curiosité) trouver "à la pelle” certaines gloires nationales dont l’attitude et le comportement en cette période trouble de l’occupation mériteraient qu’on s’y arrête.

PRENONS PAR EXEMPLE UN ÉVÉNEMENT “CULTUREL” QUI S’EST PRODUIT EN FRANCE EN 1942.

Revenons quelques dizaines d’années en arrière. En mars 42, par exemple et plus précisément le 18 mars, (jour où paraît dans le Soir le strip de “L’Étoile Mystérieuse” retraçant la séquence où, à bord du “Peary” un matelot vise Tintin à la carabine…)

Eh bien, ce jour-là, le 18 mars 1942 à Paris, (en pleine occupation allemande doit-on le rappeler ?), à 11h 15, sur le quai de la Gare de l’Est il y a effervescence ! Le rapide Paris-Berlin est sur le départ. Les voyageurs qui passent par-là assistent à un événement très “people” comme on dirait aujourd’hui.

En effet il y a une foule de journalistes, de photographes et même les cameramen des “actualités cinématographiques françaises”. Tout ce beau monde a été convoqué pour immortaliser un événement d’importance : le départ pour Berlin de nos plus grandes vedettes de cinéma. Un voyage de “promotion” pour représenter “le cinéma français et… l’esprit de collaboration qui anime nos deux pays en faveur de la nouvelle Europe”.

Le projet fait partie des préoccupations de l’occupant et à ce titre, il a reçu les encouragements personnels d’un des plus hauts dignitaires du régime nazi : Joseph Goebbels, lui-même, ministre de l’information et de la propagande du IIIe Reich.

Parmi cet aréopage de prestigieux “ambassadeurs du 7éme art”, on remarque, se pressant sur le quai : Danielle Darrieux, Viviane Romance, Albert Préjean, Suzie Delair, Junie Astor, René Dary, André Legrand, etc…

À 11h20 pétantes, le train part vers Berlin… Dans le compte rendu qu’il en fera dans la revue Ciné-Mondial n°34, le journaliste Pierre Heuzé raconte le voyage en termes des plus poétiques. Jugez-en :

“Le ronronnement monotone du train sur les éclisses et la nuit absolue ont fini par user la résistance des voyageurs. Quand le petit jour paraît, Danielle Darrieux dort, sommeillent également Viviane Romance et Suzy Delair, qui bien avant, ont échangées des confidences…”

Le séjour “promotionnel” de nos vedettes du 7éme art en Allemagne nazie durera près de 15 jours. Il ne se terminera que le 31 mars ! Je vous épargne les détails et la liste des cérémonies et autres hommages qui ponctuèrent le tout (comme par exemple le fait d’assister à Vienne, à l’Opéra à une représentation de “Salomé”, avec Richard Strauss à la baguette et dans la loge impériale, réservé au seul usage du Fürher). 

Sachez seulement que l’apogée de ce voyage fut pour nos ambassadeurs leur dîner en compagnie, attention du peu, de Joseph Goebbels lui-même et de son épouse Magda. Après avoir recueilli les impressions des convives, le journaliste-poéte cité plus haut écrira que certains d’entre-eux, face à Goebbels : “se sont sentis traversés par quelque courant d’une intensité bouleversante”. Des noms ! on veut des noms !

Pour ceux qui ne le savent pas… ou qui ne le savent plus, précisons que Joseph Goebbels fut le ministre nazi de l’information et de la propagande de Hitler. C’est lui qui fut l’instigateur, entre autres atrocités, de la “nuit de Cristal” (incendie des synagogues et destruction des maisons juives). Il fut toujours d’une fidélité absolue à Hitler. Il se suicidera d’ailleurs (avec sa femme et ses 6 enfants) le 1er mai 1945 dans le bunker de Hitler.

Une dernière précision : pendant que nos vedettes festoyaient joyeusement à Berlin, le 27 mars 1942, partait de Drancy pour Auschwitz, le premier convoi d’hommes, de femmes et d’enfants juifs. 

Est-ce que, pour eux aussi “Le ronronnement monotone du train sur les éclisses et la nuit absolue ont fini par user la résistance des voyageurs.” ?

Brisons là. Des exemples je pourrai ainsi vous en citer bien d’autres. Sans doute nos vedettes de l’époque avaient-elles leurs raisons de participer à ce voyage et je ne leur jette pas la pierre. 

Mais, comme le disent si bien nos maîtres-penseurs, cultivons notre “devoir de mémoire”, et surtout faisons-le complètement, sans complaisance et surtout sans exclusive !

Hergé, en tout cas, ne s’est jamais “senti traversé par quelque courant d’une intensité bouleversante” puisque lui, n’a jamais dîné avec Goebbels !

Avec l'aimable autorisation de Jean-Luc Rémy