L’OREILLE CASSÉE : SUBTIL MÉLANGE DE RÉALISME ET D’INVENTION ROMANESQUE

L’Oreille Cassée est publiée dans "Le Petit Vingtième" du 5 décembre 1935 au 23 février 1937.

L'album noir & blanc paraît en novembre 1937 et la version couleurs en janvier 1943.

Comme dans “Le lotus Bleu”, l’actualité joue un rôle important dans l’intrigue, mais Hergé, cette fois a choisi de camoufler les pays en cause en leur donnant un nom imaginaire. 

Dans “l’Oreille Cassée”, Hergé montre à ses jeunes lecteurs comment une grande société commerciale internationale réagit quand ses intérêts vitaux sont en jeux et jusqu’où elle peut aller. 


La transposition de l’actualité


Pour cette aventure Hergé a pris comme toile de fond un fait réel de l’époque : la guerre du “Gran Chaco” qui opposa pendant 3 ans la Bolivie au Paraguay (de 1932 à 1935). 

La presse occidentale, que lisait Hergé, évoquait régulièrement cet interminable drame en publiant des communiqués des 2 camps.

Par un processus d’intoxication, de chantage et d’endettement, Bolivie et Paraguay furent cyniquement manipulés par de grandes puissances financières qui finirent par prendre en main, par hommes de paille interposé, la réalité du pouvoir politique dans les deux pays.

Ces derniers entrèrent en guerre pour des raisons très claires d’intérêts pétroliers. Derrière le pouvoir bolivien se cachaient les Américains avec la compagnie “Standard Oil” et derrière le gouvernement paraguayen se dissimulaient les Britanniques avec la “British Controlled Oilfieds” et la “Dutsh Shell Company Deterding”.


Dans l’aventure, Hergé se fait le chroniqueur de l’affrontement et démontre brillamment la mécanique de guerre.

Mais la république du San-Théodoros (Capitale : Los Dipocos, Général Alcazar) n’est pas la Bolivie pas plus que celle du Nuevo-Rico (capitale : Sanfacion, Général Mogador) n’est le Paraguay. Elles sont toutes les deux des prototypes de toutes les républiques “bananières” avec leurs jungles, leurs dictateurs, leur corruption et leurs coups d’État.

Et cette satire politique ne manque pas d’humour avec par exemple l’armée san-théodorienne avec ses 49 caporaux et 3487 colonels !


Des personnages aussi vrais que nature


Hergé s’est en effet inspiré de personnages ayant vraiment existé pour camper certaines “figures” de l’aventure.

Ridgewell, pour cet étonnant explorateur, virtuose de la sarbacane, Hergé s’est inspiré du colonel britannique Percy Harrison Fawcett (1867 - 1925 ?), lequel avait servi en Orient, et notamment à Ceylan, en tant que fonctionnaire des services secrets britanniques.

Ce dernier était persuadé qu'il y avait une fabuleuse cité perdue au cœur du Mato Grosso. Il localisa le site d'une ville et, en 1925, âgé de cinquante-huit ans, il s'enfonça dans la jungle brésilienne.  

Au bout de quelque temps, ses proches s'inquiétèrent du fait qu'il n'avait pas donné signe de vie. De nombreux explorateurs se lancent alors à sa recherche. Les témoignages les plus divergents se succèdent : l’un prétend avoir rencontré des indiens portant une plaque avec le nom de Fawcett, un second affirme avoir vu un blanc dans la jungle qui ne souhaitait plus retourner vivre dans la civilisation, un troisième aurait vu une tête coupée ayant les traits de Fawcett, etc…

Nul doute qu’Hergé avait dû lire tout cela dans les journaux de l’époque et qu’il s’inspira du personnage.


R.W. Chicklett, Hergé s’est, semble-t-il inspiré de Monsieur J.D. Rockfeller : raie au milieu, lunettes à fine monture, courte moustache et redingote noire… Petite précision : Dans la version couleurs réalisée en 1945, le nom de Chicklett perdra l’un de ses “t” pour devenir Chicklet.


Basile Bazarrof. Pour le marchand d’armes représentant la “Vicking Arms Company Limited”, Basile Mazaroff  (qui deviendra Basile Bazaroff dans l’album couleurs), Hergé s’est inspiré d’un personnage authentique des années 30 : Sir Basil Zaharoff (1850 - 1936), vénérable vieillard multimillionnaire avec barbe blanche et canne, trafiquant d’armes et empereur de la guerre sale, surnommé “Le magnat de la mort subite” qui dirigeait la Vickers Armstrong et possédait plusieurs journaux.
Ce richissime personnage avait la particularité d’être toujours vêtu strictement de la même façon : la même gabardine, le même chapeau cloche et la même canne.

LES PETITES ERREURS DE HERGÉ

Signalons aussi une des rares erreurs de Hergé : dans une séquence d’attentat contre Tintin, un tueur à gages surnommé, la “terreur de Los Dopicos” est assommé par un régime de bananes.
En ce qui concerne le dessin de ce fameux régime de bananes, Hergé a commis une erreur due, semble-t-il à sa méconnaissance de la botanique. En effet il dessina ses bananes la pointe vers le bas. Alors que normalement celles-ci sont orientées avec la pointe vers le haut !


Dans le même genre, lors de la partie entre Alcazar et Tintin, l'échiquier est mal positionné.
La case inférieure droite devrait être blanche selon les règles.


Enfin, rappelons que c’est dans “L’Oreille Cassée” que nous assistons à une scène assez inhabituelle (voire même incongrue par rapport au personnage de Tintin) : on le voit complètement ivre !


Avec l'aimable autorisation de Jean-Luc Rémy